À propos de l'incipit
Sur l’incipit…
En littérature, la première impression est la plus forte. Eugène Delacroix
On va rappeler que « incipit » tire son origine dans la formule latine « incipit liber » : « ici commence le livre ». Il vient précisément du verbe latin incipere : « commencer » et désigne les premiers mots d'une œuvre musicale chantée ou d'un texte littéraire… ; il peut s’étendre jusqu’à un ou plusieurs paragraphes. Ses origines latines font qu’il garde la prononciation « inkipit ». En français, il arrive qu’on le désigne par le terme "phrase-seuil" ou même de "chapeau" pour parler comme les gens de la presse.
L’incipit constitue en réalité un enjeu majeur dans le processus de création. Il doit donner envie de lire la suite, mettre mal à l’aise, dépayser, questionner, renseigner… Il donne lieu au pacte de lecture. Il sert à programmer la suite du texte, en définissant le genre, le point de vue adopté par le narrateur, les personnages, etc., mais surtout, IL DOIT DONNER ENVIE DE LIRE LA SUITE. Absolument ! L’incipit est l’atome primordial du texte. S’agissant du roman, Charles Grivel dit ceci : « Le roman n'est que le développement de son commencement [...] chaque élément constituant s'y rattache ». Puisque la lecture est un processus de décodage, l’incipit fournit les éléments au lecteur qui lui permettrait d’enclencher ce processus-là.
Il faut donc que l’auteur se pose la question : comment est-ce que je veux ouvrir mon texte ? Sur quoi ? Une action, une sensation ? Un sentiment ? Une couleur ? Du suspense ? La liste est infinie. Statique, dynamique ? Point de vue interne, externe ? Et bien d’autres questions : quelle atmosphère évoquer ? Que dire, ne pas dire ? Bien entendu, on ne peut tout mettre dans un premier paragraphe, une première ligne. On doit choisir. À l’auteur toi d’imaginer ce qui correspond le mieux à son texte ; ce qui le met le mieux en valeur et donne à son lecteur l’envie de ne surseoir à la lecture. Il faut s’arranger à trouver de nouveaux lecteurs en dehors de nos amis et parents. On doit prendre ton texte et dire : « Ah oauis ! ça commence fort ; ça commence bien, ça donne envie de continuer ».
Aussi l'incipit peut-il se présenter sous quatre formes différentes : il peut être statique (comme dans le roman réaliste), et donner des réponses aux « où, d’où, qui, comment ? » ; il peut être progressif ; dynamique ou in media res ; enfin il peut être suspensif… Quoi qu’il en soit, l’incipit permet de : Accrocher le lecteur, que ce soit par le ton, la surprise, un sentiment, une émotion, une vision, ou autre… ; Annoncer et préparer la suite du récit ; Poser le style ; Donner le ton ; Piquer la curiosité ; Informer en posant le lieu, l’action, l’histoire ou autre… ; Plonger le lecteur dans l’action ; Donner une idée du genre littéraire ; Surprendre ; Indiquer le point de vue du narrateur (interne ou externe) ; Définir les choix narratifs de l’auteur (langage, point de vue, vocabulaire, registre de langue…
Pour réussir son incipit, on peut travailler sur le ton en utilisant toute la palette du registre littéraire : il peut être, selon le but recherché, oratoire, lyrique, soutenu, sublime, plaintif, sentimental ou au contraire grave, dramatique, pathétique, mystérieux, ironique… On peut procéder par un travail sur le niveau de langue qui peut être recherché, neutre, familier, argotique. On peut ensuite jouer sur la cadence et le rythme des phrases, employer un style poétique, technique, journalistique, utiliser diverses figures de style.
Sinon…si tu envoies ton manuscrit à des éditeurs dans l’espoir d’être édité, que va faire le lecteur de la maison d’édition ? Lire l’incipit. Normalement hein ! Si l’incipit lui paraît bon, il piochera au hasard dans le livre et lira quelques passages. S’il n’est pas déçu, alors le livre aura peut-être la chance d’être lu. Et de passer en comité de lecture. C’est comme ça... On a beaucoup de livres à lire, pourquoi on doit continuer ton livre si ton incipit n’accroche pas ?
Bref ! L’antonyme d'incipit est un autre mot latin : explicit (ou excipit), terme qui désigne donc les derniers mots d'un texte, et ça aussi c’est de l’art… !
Erick DIGBE, écrivain-poète, correcteur-relecteur, critique littéraire, consultant indépendant auprès des éditeurs.
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