La poésie d'Agnessan demeure une zone de turbulences

 La poésie d’Agnessan demeure une zone de turbulences

: Corps sans organes 

La poésie d’Agnessan est sans nul doute l’une des plus agréables, ici. Sa poésie se lève en même temps que le soleil. L’élégante simplicité des images donne un éclat si particulier à sa poésie. Chez lui, on a toujours un lexique qui peut paraître haut ; mais qui, brillamment utilisé, donne souplesse à sa poésie qui coule. CSO est un poème d’une grande richesse : philosophique et poétique, souvent marqué profondément par une galanterie narrative, et particulièrement lyrique.  Le poète se dévoile à travers un poème qui fait un baise-main à la prose. Cette poésie est d’un dynamisme entrainant et efficace reliant habilement thèmes, moments et jeux stylistiques.

Le décor est bien planté par l’épigraphe ; l’objet et l’esprit sont bien indiqués : Noël X. EBONY, Saint PAUL (1 Corinthiens 13 : 11-12) et Antonin ARTAUD annoncent illico les couleurs de cette poésie éclatée, qui dépouille le corps de tous ses organes et qui se fait en même temps récit de l’enfance ; relation de la relation père-fils ; essai poétique sur l’apprentissage de la race, et aussi histoire d’amour entre le poète et Ana. Comme par hasard, c’est un verset de Saint Paul en épigraphe ; et le père du poète (à qui il dédie son texte) est Paul, Saint Paul Roger…

La poésie d’Agnessan, ce beau désordre ! Ce long poème commence par deux points (:). On entre dans ce poème en buttant donc contre ces deux points, comme deux pierres qu’on cogne à l’entrée d’une auberge. C’est comme cela que commence « la catastrophe des néons ». Et quand on finit de butter contre ces pierres, on perd son alphabet. On avale alors la phrase qu’on avait sur la langue. Ainsi la première page nous plonge-t-elle déjà dans la catastrophe des mots ; elle finit donc par un vers solitaire inachevé « de là où nous ». La liberté en poésie trouve tout son sens ici.

L’enfant ? Un adulte qui redécouvre l’enfance, ‘’cette fabrique de l’âge adulte’’, pour « apprendre la mélancolie de l’âge adulte ». L’un des concepts de Deleuze dont s’inspire le poète…Comment cela se fait-il ? « L’exercice est périlleux ». C’est dans cette perspective que le texte se fait d’une manière ou d’une autre profondément intime. Car le poète nous plonge dans la vie quotidienne avec papa, qui lui parlait déjà de « généalogies inversées … et de récits de révoltes manquées où tout est à raconter :

un sentiment de culpabilité transmis de père en fils ». Le père initiait déjà l’enfant à « l’apprentissage des couleurs » et des catastrophes à venir ; et il l’apprenait à être « dresseur de désespoirs ». « la cour de jeux de mon enfance épousait les frontières du jardin/aux abords des fleurs rien ne correspondait aux failles du récit familial/peut-être étais-je encore trop peu coupable ». L’enfant réalisait déjà que son père et lui étaient « prisonniers de [leur] opacité », de leurs corps donc, pendant que son père, lui, « prédisait |sa] chute : Tu seras un homme, mon fils » 

CSO ou la quête de liberté ! Qui a décidé donc que les yeux ne pouvaient pas se mettre à la place des orteils ? On pourrait librement marcher sur les oreilles, chanter avec la peau, respirer avec le ventre ; l’anus pourrait se retrouver sur la tête ou à la place de celle-ci ou pourrait avoir la même fonction que celle-ci… Le poète, en dialoguant avec Deleuze, Guattari et Artaud, veut donc « maitriser l’art de piétiner les majuscules qui ouvrent les phrases qui rangent les organes qui régimentent les corps/ révéler la misère derrière la machination des peaux ». Il faut refuser que nos corps soient des machines. Agnessan écrit en ‘’deleuzant’’ ; alors « ça respire ça mange ça chauffe ça baise ». Dans CsO en effet, tout le visage est un concept essentiel qui a de multiples facettes et qui permettent de révéler les nombreux visages et avatars de la misère de notre monde post-moderne. Cet amour pour les concepts de Deleuze saute au visage, et fait de sa poésie un univers des idées et des concepts. Et le lexique deleuzien se vêt des mêmes noms sous la main du poète. Deleuze habite tant le poème qu’il y a du sens à croire qu’Agnessan fait plus philosophe et/essayiste que poète, ici.  

Amoureux de philosophie, Agnessan s’est habitué à s’interroger plus en affirmant moins. On trouvera moins de point simple – ou peut-être pas -- dans ses poèmes ; et plus de point d’interrogation. Il ne manque donc pas d’exploiter subtilement concepts et théories philosophiques dans sa création poétique. Sa poésie devient de ce fait un lieu d’expérimentation de concepts philosophiques en l’occurrence des concepts deleuziens, ici, dans le seul but de redécouvrir les paysages faussement oubliés mais inscrits en lui (sous sa peau) depuis son enfance, les cicatrices mal fermées de son odyssée (Abobo-Canada), à les blesser davantage afin de les guérir.  Le poète réinterroge ici le concept de visagéité de Deleuze, en montant le caractère poétique du corps, mais surtout en mettant en évidence tout le potentiel politique que renferme notre corps : « chaque visage est une zone de turbulences » . Agnessan cherche toujours à interroger le fatras déposé en lui, qui le ramène à lui-même, aux autres, donc au monde.

En conséquence, sa poésie se construit autour de ce ‘’je’’ profondément intime qui se dévoile à travers une langue, qui dérange, qui séduit, qui éblouit. Cette belle main du poète qui exploite presque toutes les possibilités poétiques du ‘’je’’. C’est constamment un repli sur soi et en même temps cette ouverture au monde.  Le ‘’je’’ poétique, à certains égards, se dépouille de sa personnalité pour entrer dans celle des autres. Baudelaire dira que « le poète jouit de cet immense privilège, qu’il peut à sa guise être lui-même et autrui ». Et, de Carrefour-Samaké à CSO, on a l’impression de marcher dans la même longue phrase sans césure ; dans les mêmes interrogations ; dans les mêmes blessures ‘’inguéries’’ ; dans la même beauté, aussi. La constance fait sûrement le style. Le phrasé si particulier d’Agnessan bouleverse. Au moment qu’on se délecte de la chair d’une image, au même moment on s’interroge sur le désastre de notre peau, de notre corps. C’est le même beau désordre qui continue de s’illuner ; la même métaphore qui s’abeausit davantage.  Cependant, pourquoi est-ce la peau qu’on jette d’entrée de poème à la fenêtre ? En vrai, ce poème n’est autre chose qu’un « apprentissage de la race », exercice ô combien périlleux. 

Et ce poème est également une histoire d’amour entre le poète et Ana. Peut-être que c’est leur rencontre qui enclenche le processus d’apprentissage de la race ; ou qui participe de cet apprentissage. Toujours est-il qu’il y a de l’amour dans l’air (le poème) ! « mais ne meurs pas trop tôt alitée sur cette peau qui t’avale si tu pars j’ignorerai tout de l’apprentissage de la race mais tu t’étales les mains en croix et je souris de t’entendre chuchote c’est ainsi qu’on devient dieu… »/ « et contre toute attente une fine luciole s’est assise à la lisière de tes cils »/ «  entre deux nuages ton rire ouvre la nuit ». Tout le poème est, en vrai, une conversation avec Ana…On ne suit pas ici le cul de la luciole comme dans Carrefour-Samaké, mais la lumière des néons, « les seules inventions qui comprennent le désastre des corps ».  Ou peut-être que les néons sont des lucioles sans organes… 

On ne voit pas Agnessan venir, on va de surprise en surprise… Cette poésie : dire simplement mais bellement, « et quand il pleuvait mes oreilles se remplissaient d’eau j’ouvrais mes yeux pour faire le plein de larmes ». En outre, tous les poètes n’habitent pas la page de la même manière. De Carrefour-Samaké à CSO, Agnessan est hanté par la volonté d’habiter particulièrement la page, avec les mots. Les deux textes sont divisés en trois livrets (poèmes en trois actes) : coïncidence ? Le poète écrit avec la main du metteur en scène et du scénographe. Le poète a donc cette manière particulière de jeter les mots sur la page, et ce coup de dés qui crée de belles coïncidences. Dans CSO donc, on jette les mots sur la page comme on jette sa peau à la fenêtre : c’est la catastrophe des néons. En vérité, la poésie d’Agnessan demeure une zone de turbulences. Les mots vont on ne sait où, s’accouplent quand on s’y attend le moins. Et les constructions phrastiques paraissent par moment simples, id est légèrement belles. Le poète s’évertue en effet à créer des images en saisissant les mots dans leur belle nudité. 

Les mots, leurs agencements, leurs structures syntaxiques habituelles, sont refusés ici dans leurs utilisations courantes, et repris de la manière la plus inattendue et déroutante. La profonde estocade portée à la syntaxe traditionnelle a donné naissance à des phrases inachevées et/ou elliptiques. C’est une volonté manifeste de récréation à travers l’exploration des possibilités inépuisables du langage. « Chauffeur ça gbra au prochain nuage tout près du soleil-là ». Toutefois, cette manière de « fixer des vertiges » ; cette écriture dévoyée, traversée par d’autres voix, peut créer quelque hermétisme. 

Aussi, de Carrefour-Samaké à Corps sans organes, le poète s’aheurte à cracher, à pisser sur le bitume, sur la ville, donc sur la modernité, sûrement ; comme si c’était là l’origine de son vertige. « elle acclamait déjà ma prochaine impuissance à m’ancrer dans un lieu : mon pouvoir à prendre racine c’est de lui que je tiens la haine des villes ». Et, qu’on la pose au début, au milieu ou à la fin, ‘’peau’’ importe, mais la question fondamentale, ici est : « Comment devient-on noir ? ». Et, il n’ y a pas d’urgence à y répondre. Peut-être George Floyd l’aurait pu s’il avait eu un peu plus d’air à respirer afin de sauver sa peau. Mais « sous le genou une gorge chuchote : I can’t breathe »

On aura raison de lire ce poème comme une histoire d’amour entre le poète et Ana, comme un essai poétique sur l’apprentissage de la race, comme un poème intime, récit de dévoilement de l’enfance du poète, à travers la grande place donnée à la figure paternelle, un autre (Camara) Laye qui raconte son enfance avec son père, dans le salon, dans le jardin… J’ai envie dire, encore, pour ne pas finir, que ce texte un essai poétique sur l’apprentissage de la race. Métaphore à longue jambe qui se coiffe d’une interrogation : « Comment devient-on noir ? ». Ana répond : « C’est simple. En gardant les yeux clos écarquillés pour contempler de près la catastrophe des néons ». 


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