Mémoire d'élephant, un poème-musée
"Mémoire d’éléphant", un poème-musée
Et Marchal Seri résout l’énigme de la bibliothèque brûlée, en reconstituant celle des vieillards de chez nous, de nos « immorts ». "Mémoire d’éléphant", du couper-décaler, pas du copier-coller assez facile, mais du copier-tisser, comme un nid d’oiseau. "Mémoire d’éléphant", c’est 200 cents titres de poèmes tissés par les doigts magiques de Marchal Seri. Le poète muséifie volontairement mais dextrement son texte afin de soigner nos trous de mémoire. Il y a des textes dont on ignore l’existence, d’autres dont on a entendu parler sans connaitre nettement leur géniteur, d’autres encore qui ont été emportés par leurs auteurs. Pour le poète, si on considère que les morts ne sont pas morts, il faut alors sauver les livres dans la bibliothèque en flamme, comme le pense aussi Nin'wlou.
Il faut tout de suite saluer le travail de fourmi abattu par le poète et la valeur hautement symbolique de ce texte, qui retrace, minutieusement, le chemin déjà parcouru par la Parole Ivoire, qui ramène à la vie les poètes doublement assassinés ; car c’est un assassinat que d’oublier un Poète. Dans « Mémoire d’éléphant », éléphant ferait directement référence à Loglèdou ; mais ce titre se fait plus intéressant quand on sait que chez nous l’éléphant est reconnu pour l’immensité et la solidité de sa mémoire…
On est pratiquement dans l’art du Vohou Vohou, pas « assemblage de n’importe quoi » au sens le plus vulgaire, mais assemblage de parts de la mémoire de notre Poésie. C’est donc une démarche de récupération, d’assemblage et de collage sur du papier blanc de poèmes connus et méconnus ; de poèmes grands et nains…, dans la perspective de ce qu’on pourrait appeler un fourre-tout. La volonté de constitution de notre musée poétique semble être le seul critère de sélection.
L’esthétique Vohou Vohou serait le fait d’emprunter un chemin nouveau avec les mêmes sandales, créer quelque chose de nouveau avec les éléments usés. Le poète est ce peintre par les mots, par les titres ! "Mémoire d’éléphant est « cette Mosaïque Nouvelle/Vernie/De l’authentique N’zassa des peuples » de chez nous.
Sur la première de couverture, on a l’éléphant en fond blanc-noir, ce qui renverrait, (au cinéma) au passé, au souvenir, donc à la mémoire. Et le bandeau rouge pourrait être un signe représentant le nouveau, le présent. "Mémoire d’éléphant" serait de facto un trait d’union entre passé et présent, entre poètes des premières heures et de l’époque contemporaine, que le poète archiviste et tisseur, passeur de mémoire, met réciproquement en relief.
Ce jeu poétique (herculéen) qui repose essentiellement sur le paratexte est une réussite. Des titres qui, hors de leur coque d’origine, apparaissent facilement malléables ; ils se dévêtissent et se revêtissent à nouveau, puis épousent de sens nouveaux. C’est le poète qui, en nous ramenant à l’étymologie du mot « texte », se fait bon tisseur.
En outre, ce ne sont pas seulement les titres qui construisent ce texte. Le poème fonctionne comme un Rosaire consacré à Dame Ivoire. Ce Rosaire est composé en réalité de gros grains ou pater que sont les titres de poèmes et de petits grains ou ave, à savoir les mots et expressions de nos langues ou rendus populaires par d’autres poètes : c’est une démarche intertextuelle assez subtile, tout texte étant un intertexte. « Loglêdou/Lugbutu/N’zassa/Ni Allah Sônan/Abissa/Djelikeolu/Djelimussolu/Ahoco/Divin Zibodi/Akwaba ».
Aussi le poète prend-il en compte des noms de poètes connus pour tisser son poème, une manière de rendre hommage à ses pairs à son ‘’ gbonhi’’, comme Yodé & Siro (spot et attalaku), ce que Placide Konan appellerait ‘’la publicité dans le texte’’. Ailleurs, cette litanie de noms de poètes en filigrane dans ce tissu pourrait se lire comme une déclaration de guerre que le Tohourou fait à ses pairs, une sorte d’invitation à palabrer à coups de mots: « …avec Bottey/Déjà j’Henri brûlé/ En Abdal’art/Et marquée au Macaire/Vous IRIÉ tous en brousse/De cœur Placide/Il importe Kissy/ ».
C’est une véritable fabrique de langue conformément à l’esthétique du couper-décaler. On croirait que notre poésie contemporaine est fille adultérine du couper-décaler. Il faut admettre que cela colle souvent bien, "Bottey" y est. Mais à quelques endroits, c’est nain ou lourd, ça tord le cou, ça se fait assez facilement : « comme Nin’wlou/dans la marche du feu », p39.
Le collage ne réussit pas toujours, tout n’est pas recréé. On tombe dans le déjà-vu, trop vu. Et le Tohourou se répète comme s’il se mordait la langue. Pourquoi écrire : « Ton destin anagrammé/Ô VICTOIRE » et ajouter encore « C Ô T E d’ I V O I R E » ? Puis le lexique qui parait souvent moins souple pour renchérir la beauté. Ce n’est pas toujours « séduisantissime », p38.
Par ailleurs, "Mémoire d’éléphant" est musique, les vers semblent être réduits à leur musicalité : « Nos espoirs étouffés/À coups de bouffées pouffées », p29. C’est en réalité un chant de célébration de la beauté de Loglêdou. C’est un tohourou, dans son acception de parole professée, dans lequel le poète exalte son beau pays, cette « terre à la teinte trinité/parée/de coucher de soleil/de plume de colombe.et de peau de forêt », c’est-à-dire orange blanc vert.
Et même si ce chant va comme un fleuve sans croiser un seul point en forme de digue, le chanteur marque par moment des pauses, pour reprendre son souffle. C’est en cela que le poème est présenté en strophes. Le poète/le Tohourou ne chante pas pour chanter, surtout pas ! En tant que peintre par les mots, il fait ce collage de titres pour couvrir la nudité de Loglêdou, pour reconstruire/repeindre le mur de Dame Ivoire. Ses vers sont « Louanges de renaissance » pour sa patrie.
Son chant est surtout haine contre les vautours qui trainent sa belle Dame Ivoire dans la boue ; vautours qui ne « jouent qu’à jouir d’Ahoco », prêts à crier des « J’aime la France/D’hyène enivrée », p47.
Le poète crache sa colère au visage « des vendeurs de vents » aux « promesses de gascons », p49. En réalité, à force de nous vendre du vent, on « Songe à Lampedusa ». On est prêts « à traverser à la nage/La mer rouge ».
Ils feront tout, croit le poète, mais il y aura toujours de l’espoir pour son « beau pays ivoiré », « S’il y eut un soir, il y aura un matin/coloré », p50. Notre Tohourou a « Foi qui déplace les molaires/De Man ».
Il faut accompagner ce noble projet sont la beauté n'est pas strictement littéraire; c’est la beauté symbolique qui a plus de mérite. Ce projet de poème-musée porte une ambition noble, très noble, extrêmement noble, celle de promouvoir la sauvegarde de notre patrimoine poétique, de lutter contre la tragédie de la mémoire collective. S’il y a de plus en plus de poètes nains chez nous, c’est parce que, justement, les plus jeunes n’ont aucune connaissance de nos premiers textes poétiques. Les plus lépreux vont jusqu'à croire qu’il n’y a pas eu de poètes avant eux ou qu’ils ‘’peuvent créer quelque chose’’. Aussi faudra-t-il pousser à bout ce projet en rééditant certains textes disparus, la plus belle manière de ressusciter les morts !
Mémoire d'éléphant, Marchal Seri, Les Éditions ZADIÉ , 2022.
DIGBE, Tato Érick.
#dixfoisgbé
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