Où il est question d'obscurité dans la poésie

 Grégoire…Grelots…Grelottement…


Il se nomme Grégoire Folly . Et c’est là que commence le poème, par la folie, par un grelottement. Sa poésie nous atteint de plein fouet par l’ampleur de son lyrisme. « sécher les pétales de l’eau dans l’incendie de la vie quand on essore une mort sous un soleil majeur et aride comme la pipe en terre de ma grand-mère qui flaire l’égout de l’air à l’intérieur de la maison… » 


Dès le seuil du poème, le lecteur est séduit par la beauté des images et la force du propos, qui peuvent aussi le déconcerter. On rencontre des associations déroutantes, des périphrases obscures, des images insolites, qui peuvent donner du fil à retordre quant à la compréhension du poème qui coule comme un fleuve, si tant est que le premier plaisir est la quête du sens. « …je descends maintenant jusqu’aux colonnes du silex à la mesure de ses canaux d’eau calme et troubles mes yeux mangent les premiers fruits du silence » 


Que fait Folly ? Il prend langue avec son kâ ou peut-être son chi, son double, « l’amande » qui est plus lui qui ne l’est lui-même. « ô amande au destin de fût intérieur et de ver de terre prends-moi sur ta petite colline carotène céans mon œil séant épuise l’océan de l’embryon moi je suis né pour dépasser le genou des fèves je n’aime pas la lumière de l’excrément frais de Dantokpa et du caméléon / ô amande à la pulpe d’aurore rends-moi à l’huile de ta nue nourris-moi avec la chaleur de ton corps comme ce soleil de fèces…».  


Le poète puise dans une grange de mots, de faits, d’images, et constitue de vastes ensembles structurés et orientés selon des pôles opposés et des réseaux d’analogies. C’est là qu’il faut creuser le sens possible, pas dans un d’un système dogmatique extérieur au poème, mais dans ce réseau d’analogies tissé par le poème. « et si je lie le licou de ma soif de l’air au fœtus de ton ventre plus doux que l’ail et si je troque mon éternité d’étain ô amande contre l’oxygène de tes vingt-six pouces c’est que je brûle de boire l’odeur de fruit sur le visage de l’homme… » 


En fait, la poésie de Folly procède par la pensée analogique et symbolique et par le jeu de ses correspondances. « j’émets depuis le siège de l’air pour convoquer à ban tous les cancers du monde quand un père garagiste me fabrique des paires de bronchites notre cœur couche à la même étoile que la place des Martyrs ». Pour lui, « tout poème est visage où brûle le feu de silex ». 

Ainsi, sous la forme de métaphores, les mots de ce poème établissent les analogies profondes empreintes de valeur symbolique, entre les différents plans de la réalité : la nature, la vie de l’esprit, la dimension profondément ontologique. « chaque jour je cherche le visage de la mort qu’un sol humide et ensoleillé pour rendre autochtone mon sourire livides les vies qui dansent au flan d’une sève bourrée d’éponges et de cercueils moi je noue mes vingt-cinq balais sur le cou de l’amande… » 


Le poète prélève des éléments du réel, les sort de leur contexte par la périphrase ou la métaphore, les chargeant ainsi d’une énergie neuve qui permet le vaste processus allégorique de l’ensemble du poème qui pourrait avoir une destination mystique, voire ésotérique. « parsemés de failles mes yeux tètent la tête de l’amande dans la forge du sel et du soleil...ô amande ma fête du travail/ ô amande de palme souffle-moi au tégument et de la faim les fibres de la vie éciment une à une le panier de jonc avide de chaleur ». La poésie, on le sait, invite à la même table la référentialité et l’illusion référentielle ; elle dit ceci et signifie cela. « je respire un flacon d’os au soleil pour rôtir le dos des urnes »


La poésie follyenne, loin d’être superficielle, est bien profonde, ne se satisfaisant pas d’elle-même mais faisant de la parole l’instrument mystique de la création. On a raison de le dire car sa poésie repose sur une rhétorique sublime visant le double sens de l’allégorie ; c’est une poésie du secret et de l’hermétisme. Il ne faudra nullement voir dans l’hermétisme le sens vulgaire qui est mieux partagé, mais hermétisme de Hermès-trismégiste…, comme une philosophie ou une spiritualité en quête du salut, par l'esprit mais supposant la connaissance analogique du cosmos. « …les fiefs vautrés sur la motte du RÀ/ Dieu sait s’offrir en libation aux vautours aphylles » 


Ce salut passe par la connaissance : se connaître, se reconnaître comme étant fait de vie et de lumière. « je suis arc-en-terre qui se soude du col orageux du Réel/ je vous parle ici de prendre part à la souche du possible/ je suis l’écume des narines de Pointe-Fétiche qui oublient de souffler à l’athanor moi aussi je suis un éclair kemit dans le ventre du métal>>


Mais, je n’aurais pas ouvert le poème par cette strophe si fermée

 :

à la césarienne du soleil

je tends le palmier nu

mon œil géophage

essouche aigu d’éther

la nuit ceinte entre les molaires


Non, même si le nom du poète nous dit qu’il est ‘’fou’’, il ne faut pas fermer la porte au lecteur. Et si le poème commençait par la deuxième strophe ?


 je coupe neuf rameaux d’éléis 

 à la lisière des zébrures d’éternité 

 le ver au service de l’eau

 brûlée

 se met en travers du soleil

 

 rien

 le régime ardent du lézard

 sert de marécage au calcaire

 suisse…


Alors tout se joue autour du rapport entre le caché et le manifesté. Le grelottement de Folly excelle dans la concomitance du voilement et du dévoilement dans la nature qui à l’image du vent se révèle en se cachant, dans l’écriture poétique qui chemine vers une signification spirituelle à travers un langage de figures. C’est en veillant sur le mystère, que le poète peut comprendre l’existence humaine et l’univers dans le foisonnement nuptial des symboles. On pourrait dire à Baudelaire que la poésie follyenne est un temple où de vastes piliers laissent sortir de confuses paroles ; le lecteur y passe à travers des forêts de symboles, qui le regardent toutefois avec des regards familiers.


Tout cela n’est pas un argument pour ceux qui croient que la poésie est de nature à se détourner du miroir de Stendhal. C’est justement par ce chemin obscur que la poésie réussit à embrasser toute la réalité de l’existe humaine. Dès lors, ce livre-poème coule dans une langue urgente, faite d’éclats qui déstabilise tout autant qu’elle fascine, faisant chaque fois du poème le lieu d’une exploration inédite de l’être. Cette poésie est à la fois une expérience personnelle et une expérience du monde. Dédiée à Tati Loutard, elle jaillit à <<l’envers du soleil>>, pour l'embrasser davantage. 


Ce poème s’offre comme une communion avec vie, d'une rive à l'autre, laissant transparaître un enracinement cosmique et mystique, en une divinité présente et insaisissable…


ô Lucarne lâche

lâche l’étau de l’oiseau

lourd de cicatrices et d’absences

ainsi que soixante grelots assignés

à la bouche du vautour


Érick DIGBE. Critique littéraire... 


#critiqIvoire #criticœur #mercritiq 

#lignedemire

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

LA VOIE DE MA RUE

L'odeur des étudiants dans la fiction romanesque (ivoirienne)